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Sur la route du papier

19/04/2012

A première analyse, on pourrait penser que le dernier ouvrage d'Erik Orsenna ("Sur la route du papier", aux Editions du Seuil) a peu de liens avec les préoccupations du monde de la finance. Et pourtant ! Suivre l’auteur sur le chemin de cette « soupe de fibres qu’on étale puis qu’on assèche » peut nous conduire plus loin qu’on ne le croit.

De façon anecdotique d’abord, le papier reste la matière première indispensable à la confection de nos chers billets de banque (et d'ailleurs on apprend beaucoup d'histoires passionnantes sur ce sujet au fil des pages, sur les méthodes de fabrication, sur le talent des faussaires, de véritables artistes comme Czeslaw Bojarski dont la fameuse coupure "Bonaparte" s’échange aujourd’hui à près de 6.000 euros dans les ventes aux enchères), mais la monnaie papier n'est plus, loin s'en faut, le vecteur essentiel de la finance moderne. Non, le véritable enseignement de la route du papier est à chercher ailleurs.

Comme dans ses deux premiers "petits précis de mondialisation" consacrés à l'eau, puis au coton, Orsenna reprend sa méthode éprouvée de voyageur candide, pénétrant tantôt dans des laboratoires ou des entreprises grâce à sa notoriété ou ses amitiés, se risquant parfois à approcher des lieux moins autorisés à la façon d'une ONG écologiste, mais toujours en conservant l'esprit ouvert d'un citoyen du monde, malicieux, lucide et à l'écoute. Tout au long de son voyage, de la Chine au Brésil, en passant par le Canada, la Russie, l'Inde, le Japon, mais aussi l'Alsace, les Alpes ou l'Italie, palpite la fibre écologique et responsable de l’académicien : on s'alarme en lisant les quelques pages limpides sur les désastres de la déforestation en Indonésie, sur ces gangsters qui font saigner la terre, sur les menaces pour la biodiversité et ces pauvres tigres et autres orangs-outans réduits à emprunter des corridors « humanitaires » ; et puis, en filigrane, revient la question de l'eau, toujours centrale dans l'œuvre d'Orsenna le navigateur.

Du lent plaisir de la lecture, de la douce sensation, en tournant les pages, de toucher ce papier, à la fois support et objet de la réflexion, j’ai finalement retenu trois idées, trois leçons en sorte, des leçons très universelles mais qui incitent aussi si on y pense bien à une finance plus responsable :

- une leçon d’Histoire d’abord qui nous apprend que la diversité est une richesse et l'uniformité un risque ; non seulement une tristesse, mais effectivement un danger, comme ces sinistres forêts de palmiers à huile clonés qui tapissent les sols de Sumatra. Orsenna nous rappelle l'invocation du poète et ethnographe Victor Segalen qu'il a glissé à trois reprises dans les discours prononcés par François Mitterrand : « Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre, contre lequel il faudra lutter. Mourir peut-être. »

- une leçon de géographie ensuite : alors que nous ne cessons de commenter les impacts, positifs ou nocifs, de la mondialisation, Orsenna nous prédit, lui, un réveil de la contrainte spatiale, un retour des continents. La proximité réelle est une force bien plus grande que la proximité virtuelle. J'ai retrouvé la même intuition dans le dernier essai du visionnaire Jérémy Rifkin ("La Troisième révolution Industrielle", aux éditions LLL), l'idée d'une "continentalisation" conséquence de la contrainte énergétique. Pour Erik Orsenna aussi, « l'énergie et l'espace sont, pour le meilleur ou pour le pire, les deux versants d'une même réalité. »

- et enfin, une leçon de philosophie et d’économie, qui prend la forme d’une ode au cycle, à l’éternel recommencement, à la cure de jouvence qui régénère, au recyclage à l’infini des matières (« la croissance responsable n'est pas une marche en avant, c'est une spirale qui progresse en réutilisant ses déchets »), mais aussi une incitation à penser différemment le monde : « Mon cerveau s'est mis à l'image de la Nature, où la règle est le cycle, pas la ligne. »

 


Source : Agefi - http://www.agefi.fr/wikifinance/etudes/